C’est après avoir mûrement réfléchi
que j’ai enfin pris ma plus belle plume d’oie afin de rédiger cette
missive courroucée. En effet, il est de notoriété publique que vous
et moi sommes peu enclins aux bavardages oisifs et autres fêtes des
voisins, raisons pour lesquelles nous cohabitons d’ailleurs en parfaite
harmonie depuis déjà maintenant de nombreuses années en nous ignorant
mutuellement. Mais là, c’en est vraiment trop et je n’ai d’autre choix
que de rompre ce silence afin d’établir le dialogue comme il paraît
que cela se fait aussi sur le continent.
Ma chère, le problème est simple et il tient d’ailleurs en peu de
mots, deux pour être exact : votre drosera gigantae.
Je n’ai jamais vu d’un mauvais œil votre amour pour les plantes carnivores,
j’estime que chacun a le droit de donner asile à qui il le désire,
j’ai moi-même une passion pour les piranhas qui sont des petites bêtes
tout à fait charmantes lorsque l’on sait réellement leur parler mais
bref, je digresse. Je disais donc que votre passion pour la botanique
cauchemardesque ne me dérangeait aucunement jusqu’à ces dernières
semaines où vous avez fait l’acquisition de cette drosera gigantae
que vous avez plantée dans le fond du parc de Ghostington à l’angle
de votre propriété et du chemin de campagne traversant la lande de
Walberry à Finlay, chemin de campagne qui jouxte d’ailleurs ma propriété
et, ce point de détail a son importance. Les premiers jours, j’ai
donc été réellement amusé en assistant aux repas de votre plante,
je n’en ai raté aucun, d’abord ce couple de touristes américains assez
vulgaires puis le facteur et le teckel de Lady Snowblood ; il
n’y a que la fille du maréchal-ferrant que j’ai manqué, ayant été
un peu retardé, je n’ai aperçu que le moignon de la jambe droite en
train d’être mollement dégusté.
Il est vrai que tout cela constituait un divertissement de choix jusqu’au
jour où j’ai découvert que votre petite protégée se permettait de
recracher les différents ossements par delà la route et mon mur d’enceinte
et que ceux-ci en venaient à former une petit tas, juste à l’extrémité
sud de ma propriété. J’ai d’ailleurs curieusement dénombré neuf crânes
pour seize bras, quatre pattes et quinze jambes, on n’a pourtant signalé
la disparition d’aucun unijambiste dans le secteur… Toujours est-il
que ce n’est pas vraiment moi qui ai découvert ce petit tas d’ossement
mais ce brave sergent Goodley. Et savez-vous ce qu’il s’était mis
en tête ce brave homme ? Et bien qu’il avait enfin trouvé l’éventreur
du South Surrey qui pour lui ne faisait qu’un avec ma personne. Grotesque
n’est-il pas ? Enfin j’ai pu remettre ce cher sergent dans le
droit chemin en réalisant une petite trépanation qui, en lui enlevant
ces mauvaises pensées, lui laisse l’usage de l’essentiel de ses fonctions
vitales.
Voilà, chère Lady Ghostington, le récit de mes dernières mésaventures,
si vous pouviez donc demander à votre plante d’ingérer aussi les parties
osseuses de ses repas ou suggérer à ce brave Tredwell de la dresser
à recracher systématiquement ces morceaux dans le bac de chaux vive
que j’ai maintenant disposé à la place du petit monticule, j’en serais
fort aise et nous pourrions ainsi continuer à nous ignorer mutuellement
sans avoir à communiquer de quelque manière que ce soit.
Bien à vous. |
Au moins il ne fait pas partie de cette race de voisins qui proposent systématiquement de couper toutes les plantes qui les dérangent…
Je crois pouvoir dire que le major Mc Combey est de la même graine que moi, à savoir une personne qui tolère les loisirs des autres du moment que ceux-ci n’empiètent pas sur sa liberté ou sa tranquilité.